la Victoire à l’ombre des ailes

(En 1980, j’étais alors élève infirmier-psychiatrique à l’hôpital Saint Jean de Dieu, je croisais tous les jours assis sur un banc dehors ou sur une chaise dedans un personnage qui ne m’apparaissait pas moins fou -malade- que les autres. Habillé de gris, les cheveux longs et bouclés dépassant de son béret il m’impressionnait par sa corpulence, son silence -il ne répondait jamais à mes « bonjour » mais aussi par les gros et vieux sacs genre cabas qui l’accompagnaient PARTOUT où il se déplaçait. Ces sacs étaient remplis de livres, je n’ai jamais su quels livres, la seule importance à mes yeux étaient que ces sacs étaient lourds et qu’ils contenaient -et je le pense encore- n’importe quels livres. J’ai su à l’époque, sans m’en soucier d’avantage, qu’il avait écrit et fréquenté certaines personnes célèbres, certains auteurs connus. Et, pas plus … Je n’ai jamais fini cette formation d’élève infirmier psychiatrique et j’ai oublié Stanislas Rodanski… Jusqu’au jour où, dans un journal – Libération – j’ai vu et reconnu sa photo, alors, en lisant l’article j’ai appris quel parcours il avait eu et ce qu’il avait écrit. Puis j’ai lu la Victoire à l’ombre des ailes et, par frustration extrême d’être passé des dizaines de fois si près de l’auteur de ce livre boulversant, j’ai décidé de retrouver ses lettres, poèmes textes etc…Je n’ai jamais arrêté. Je joins aux photos le texte de Jean-Pierre THIBAUDAT pour deux raisons: j’aime en général ses critiques je les découvre maintenant sur Rue89 ( et ce qu’il a écrit sur Alain est très beau ), et, au lieu moi de m’atteler à une des mutiples biographies de Rodanski, la réédition de l’ouvrage la Victoire à l’ombre des ailes chez Bourgois il y a onze ans, me sert de prétexte à parler de lui, « l’absent » de Saint-Jean de Dieu tellement présent à ma mémoire depuis 30 ans.
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Rodanski, l’ombre d’un reclus

Surréaliste, engagé et déserteur, admiré de Gracq, à 27 ans il choisit l’hôpital psychiatrique où il meurt 27 ans après, en 1981. Réédition d’un livre culte.


« Personne n’est encore que je sache, sorti sain et sauf de l’émotion », lâche Stanislas Rodanski entre deux bordées d’exotisme dérisoire et rêveur, dans la Victoire à l’ombre des ailes. Où l’on voit l’auteur, un certain Lancelo, pilote assez cinoche -et qui n’est peut-être qu’un acteur négligeant de participer au film- languir dans les bas-fonds de l’Océan-club, ce « bar des pilotes perdus« , s’offrir une séance de « baisers-cinéma » avec Rita, une virée en Packard conduite « insolemment à la Carol Blandish » par Jim, avant de s’envoler pour une mission bourrée de gaz-tortue, echouant sur un atoll à vahinées où il fredonnera une nouvelle fois le leitmotiv possible de toute vie rodanskienne: « Maintenant, j’imagine une vague qui serait le néant dont j’ai conservé la nostalgie.« .

Lors de sa parution en 1975 au Soleil Noir (la défunte maison d’édition de François di Dio)l’ensemble de textes qui compose la Victoire à l’ombre des ailes ( titre du 1er ) passa largement inaperçu, malgré une couverture signée Monory et une préface où Julien Gracq n’y va pas par quatre chemins. Voici des pages « où roulent et se prolongent des échos que je n’ai entendu nulle part ailleurs aussi spacieux« , note-t-il; des textes « qui donnent l’image à la fois convaincante et inattendue, parceque rigoureusement personnelle. (…) d’un des possibles » qui prolongent le Premier Manifeste , celui du « surréalisme à l’état natif » soit une « outrance à laquelle atteignent chez lui aussi bien cette passion que cette dérision de la modernité« . Une façon unique de tatouer les lieux comme Nerval, d’écrire sec accoudé au pont des suicidés, de guetter l’absolu du côté de « la fille du Val sans retour »

Petit à petit, un poète comme Jean Christophe Bailly ( dans son livre le 20 janvier ), un acteur comme Ariel Garcia Valdès, des revues lyonnaises ( Cée, Actuels ), un film écrit sous sa dictée où Rodanski semble jouer le rôle de son ombre ( Horizon perdu, de Bernard Cadoux et Jean Paul Lebesson ), les attentions de ses amis des années cinquante, qui songèrent à publier les textes qu’il leur avait confiés au hasard de ses périgrinations, et quelques échos dans la presse le portèrent au pinacle de l’underground. Depuis l’âge de 27 ans, revenu à Lyon sa ville natale, il vivait reclus volontaire, à l’hôpital psychiatrique St Jean de Dieu. Il y est mort 27 ans plus tard, le 23 juillet 1981, au moment même où, au Festival d’Avignon, des spectateurs médusés découvraient la Victoire à l’ombre des ailes. Le livre allait rapidement devenir introuvable. On le réédite aujourd’hui.

Sait-on au juste qui était Rodanski ? « Je mens vite » prévient-il, essoufflant par avance, comme Orson Welles, toute « biographie sérieuse« , et, comme Pessoa, brouille les pistes en dispersant des patronymes -Lancelo, Nemo, Tristan, Faber …- au bas de ses lettres, textes ou poèmes, allant jouer son nom d’état-civil, Bernard Glucksmann, comme une identité d’emprunt. « Son père d’origine polonaise, a sans doute été déporté, sa mère, qui était née dans la région lyonnaise, est restée en Allemagne où elle vivait avec un collabo: Rodanski n’en parlait jamais. Il était d’ailleurs assez silencieux. Mais quand il parlait, c’était toujours rapide, étincelant » disait le peintre Jacques Hérold. Jacques Veuillet se souvient « du récit magnifié des incendies qui déferlaient sur l’Europe » dont il régalait ses amis lyonnais. Tous évoquent son irradiante présence, son érudition débridée. Passant de Char à Freud, Kierkegaard ou Vaché ( auquel il s’identifia quelque peu ), dévorant les romans de gare et les films de série B. Si Veuillet possède un exemplaire des Illuminations annoté de sa main, c’est Loin un roman paréo-cocotiers de Titayana que Rodanski laisse entre les mains de Gracq en guise de cadeau d’adieu.

Hérold présente à Breton ce jeune homme de 17 ans, Rodanski participe aux premiers numéros de la revue Néon ( on lui attribue la trouvaille du titre ) constitué autour de Victor Brauner, mais reste en marge des intrigues du surréalisme. Il préfère marcher interminablement dans Lyon ou Paris, parler avec Claude Tarnaud et Alain Jouffroy ( « de nous trois il était le plus atteint par la ténèbre générale » dira ce dernier), écouter Gillepsie avec Hérold au Bar des Etats-Unis, lire à Sarane Alexandrian des fragments « au verbe crispé, déchiré, traversé d’images tragiques » d’un livre titré Cour de la liberté ( perdu semble-t-il), ou au petit matin dans une chambre de Montparnasse, réciter des poèmes « comme une prière, en regardant le ciel s’éclairer » au grand effroi de son compagnon de chambrée Alain Jouffroy.

Tout ce petit groupe se fera exclure du mouvement surréaliste en 1948. Quelques rixes, un début de vol de voiture le conduisent en prison l’année de ses 21 ans, puis dans une maison de santé à Collonges-au-Mont d’or, au nord de Lyon. C’est là qu’il reçoit une lettre de Breton postée le 9 mai 1948: « Votre destin est là qui se joue sur un petit problème de « sublimation », me semble-t-il. A condition de vous rendre maître des écluses, je ne vois pas ce qui peut vous borner. Sinon … »

Stanislas Rodanski ouvre les vannes. Il s’engage pour l’Indochine, dans un régiment de parachutistes stationné en Bretagne. « Tout doit être saccade: le coeur tue vite. Le silence aiguillonne la destinée. » On s’en approche.

Rodanski déserte. Sa solitude croit. Ses amis s’inquiètent. Après Janine et d’autres figures féminines, une certaine Bérénice s’éloigne définitivement dans le mythe. En Octobre 1953, il envoie une lettre à Claude Tarnaud, signée Lancelo: « Né pour l’action, je m’ennuie à mourrir de mon expérience poétique. Tout ce qui m’est arrivé de risqué, les dangers -bombardements, parachutisme-, a l’irréalité du songe. Et les rêves, par contre, simplifient tout en se faisant pareils à la mémoire, en moi. Les souvenirs sont des songes et leurs images mystérieuses m’envoûtent. » La chaloupe sans fond de son écriture tient dans ce balancement sans fin. « Je lui disais de sortir, racontait Hérold, il me répondait qu’il n’y avait plus rien à voir. Il ne voulait pas vivre dans une société où il faut faire quelque chose, il ne voulait pas composer. »

Dans la nuit du 31 décembre au 1er janvier 1954, à 27 ans, Stanislas Rodanski entre volontairement à l’hôpital St Jean de Dieu. Il n’en sortira plus. Commence un silence sans retour, « le plus long depuis Rimbaud » écrit J C Bailly. Cette même année 1954, les éditions du Soleil Noir, en difficulté, suspendent la publication d’un livre de Rodanski. « Il publiera le moment venu le reportage de ma vie, que je tiens maintenant par le titre : du milieu de l’aventure au bout du monde« , écrit-t-il à Claude Tarnaud. Vingt ans plus tard commence l’aventure publique de la Victoire à l’ombre des ailes.

Jean-Pierre THIBAUDAT

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6 réponses à “la Victoire à l’ombre des ailes

  1. devarieux 12/11/2010 à 23:59

    Très intéressant. Comme tu le sais, mon père a travaillé aussi dans cet hôpital et lui aussi a donc croisé pendant des années cet homme beau et mystérieux, reclus dans son silence. A-t-il essayé de l’approcher, se sont-ils peut-être parlé – sans doute pas -. Et qu’auraient-ils échangé si le dialogue s’était ouvert.
    Il y a des années, tu m’as offert « La Victoire à l’ombre des Ailes ». Dès que je le pourrai, je vais ouvrir à nouveau cet ouvrage. Et je vais relire notamment le passage de l’atoll à vahinées. Tu sais pourquoi !

  2. leolou4 13/11/2010 à 15:37

    2 belles reprises de volée …

  3. rodolphe perceval 26/01/2011 à 10:52

    En préparation d’un livre et peut-être un film, je cherche des informations sur Rodanski et à entrer en contact avec tous ceux qui pourraient en avoir et/ou auraient pu le rencontrer. Je serais heureux que ceux-ci qui lirons ce message entre en contact avec moi par mail. Merci. Rod. Perceval

    • Durif Eugène 02/08/2012 à 16:30

      Bonjour, j’ai connu Stanislas Rodanski, un peu par hasard, dans l’hôpitla où mon père était jardinier et où j’ai moi-même travaillé, durant une courte période, comme aide-soignant. J’ai écrit quelques textes autour de lui et me suis occupé de la publication, avec Beranrd Cadoux, psychologue qui le connaissait bien, d’un numéro spécial de la revue Actuels (1982)
      Je vous laisse mes coordonnées (si vous avez toujours ce projet)
      Eugène Durif, eudur2004@yahoo.fr

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